Premièrement, les notions d’évènementiel et d’évènement forment un peu comme des flaques de gel dans la rue l’hiver (quand nos hivers sont encore froids) sur lesquelles on peut se casser joyeusement la figure. Elles sont utilisées de manière systématique par les professionnels depuis une quinzaine d’année, elles sont simplificatrices d’une réalité très hétérogène de manifestations et expriment un peu le rêve qu’un « évènement organisé » puisse faire « pour de vrai » l’actualité et l’histoire. Toutefois, un festival de musique contemporaine qui réunit plusieurs centaines de milliers de spectateurs dans un village rural silencieux et peu peuplé le reste de l’année n’a rien à voir avec un congrès de mathématiques dans une métropole du monde ou un salon de l’industrie dans un parc des expositions d’une grande ville d’Allemagne ou de Chine ou un Mondial de football. Et les manifestations, avant d’être liées au tourisme, appartiennent à des filières, à des cultures, à des milieux.
L’idée même d’attractivité (attirer avant tout des personnes) glisse comme un savon mouillé : est-ce l’affirmation de la compétitivité, auquel cas un salon de logistique qui valorise une excellence du territoire sera adéquat, est-ce le bien-vivre auquel cas un festival, mais aussi une activité de congrès dans le secteur médical et para-médical qui développe la santé sur territoire, constituent des arguments ou est-ce la coopération entre les territoires et à l’intérieur du territoire qui s’appuie sur une multiplication de réseaux auquel cas une activité de rencontres tombe sous le sens (et sans doute de plus en plus dans le contexte du défi écologique qui exige de connaître et de travailler les liens). En 2009 (après tout pas si loin), le premier rapport en France – rapport Augier au Président de la République, était publié pour promouvoir le rôle des grands évènements dans le rayonnement de la France, un des points de départ qui mènera aux JO 2024. Nous pouvons donc suivre cette idée : un évènement comme la manifestation d’un territoire.
Et les études et arguments sur les retombées économiques d’une activité d’évènements, grands, petits, tous types, se multiplient : retombées pour les acteurs et prestataires du tourisme et de l’évènement de la destination, structuration de filières ou d’activité économique, scientifique et technique, culturelle. Il faut rappeler combien l’activité « évènementielle » constitue un mixte public-privé, avec d’importants investissements de la puissance publique (équipements, infrastructures de transport, d’énergie et de numérique, organisation, exploitation, participation, politique d’attractivité…)
Mais il faudrait aller plus loin : l’historien Fernand Braudel définissait les foires médiévales comme des « villes éphémères ». Les évènements construisent la ville, bien sûr via les équipements (dont les projets sont souvent leviers du développement urbain, avec les réflexions des meilleures architectes), ils participent aussi à la création de l’espace public et du temps public. Ils sont aussi des manières d’habiter les territoires ruraux ou de créer des liens entre le rural et l’urbain : prenons toute l’histoire des foires et marchés du pourtour méditerranéen antique au monde entier et ses routes si nombreuses de participants d’un territoire à l’autre. Il faudrait pouvoir tracer toute la géographie des mobilités de participants à tous les types de manifestations dans le monde : un énorme « web » de personnes, corps et âmes, à travers la planète.
Le Festival est DE Cannes, les Eurockéennes DE Belfort, le Tour DE France, la Foire DE Hanovre, sans compte tel Stadium DE Las Vegas, Palais des Congrès DE Paris, quand ce n’est pas la Ville elle-même, la Braderie DE Lille, qui devient le lieu même de la manifestation. L’activité des manifestations est territorialisée, elle est une manière de dire ce qu’est un territoire, là où quelque chose se passe et non pas une étendue avec des frontières. Et ce quelque chose a une intensité proportionnelle au nombre de personnes en relation et à leurs échanges. Un évènement organisé est une intensité du territoire, un degré de température humaine. Votre territoire est-il chaud ou froid ? Et cette intensité dépend de désir de personnes et d’organismes de construire quelque chose ensemble parce qu’il y a une culture artistique, parce qu’un laboratoire de recherche dans votre université est à la pointe dans son domaine, parce qu’un pôle de compétitivité est implanté.
Peuvent aussi naître des contradictions et des conflits, un évènement sauvage et illégal surgit sur un territoire, qui va réunir des milliers de personnes sur une zone qui apparaissait une zone vague, apparemment « non-territoire », sans compter qu’elle était bien le territoire pour d’autres : des agriculteurs, des habitants, les pouvoirs publics. Les foires étaient des « zones franches » fiscales, les évènements portent aussi en eux une dimension de transgression, d’inversion de valeur, de contre-espace. Il existe donc un questionnement possible du territoire par les évènements. Et en même temps, ne s’organise pas un évènement en dehors de règles de sécurité, du droit. Une manifestation est un mixte de frontière dépassée et d’institution. C’est ce déséquilibre tenu qui fait une part de la force des évènements et leur rôle pour un territoire. Il met du temps dans l’espace et le temps a ses folies, son éternité parfois, ses naissances et ses morts. Un grand producteur de festival m’a dit un jour qu’il fallait voir l’implantation d’un festival (et donc l’investissement nécessaire) dans une ville comme la construction d’une cathédrale. Un évènement (avec ses cycles) devient un monument, sur le long terme. Une chose est sûre, il y faut une part de croyance, de rêve et d’ambition, d’une communauté de personnes désirantes, en chair et en os, bien vivantes. Et la fierté pour son territoire, sa culture et ses activités, et le désir de participer à son développement pour ses habitants et pour ses hôtes peuvent en dessiner un des principaux motifs.





