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Hospitalité

Rencontre avec les Ambassadeurs INNTO France #5 – Marc Halpert

Votre sensibilité du tourisme se conjugue avec la notion indispensable d'évènementiel. Centre des congrès, parc des expositions... Comment les évènements peuvent-ils, selon vous, façonner l'identité d'un territoire et in fine, son attractivité ?

Premièrement, les notions d’évènementiel et d’évènement forment un peu comme des flaques de gel dans la rue l’hiver (quand nos hivers sont encore froids) sur lesquelles on peut se casser joyeusement la figure. Elles sont utilisées de manière systématique par les professionnels depuis une quinzaine d’année, elles sont simplificatrices d’une réalité très hétérogène de manifestations et expriment un peu le rêve qu’un « évènement organisé » puisse faire « pour de vrai » l’actualité et l’histoire. Toutefois, un festival de musique contemporaine qui réunit plusieurs centaines de milliers de spectateurs dans un village rural silencieux et peu peuplé le reste de l’année n’a rien à voir avec un congrès de mathématiques dans une métropole du monde ou un salon de l’industrie dans un parc des expositions d’une grande ville d’Allemagne ou de Chine ou un Mondial de football. Et les manifestations, avant d’être liées au tourisme, appartiennent à des filières, à des cultures, à des milieux.

L’idée même d’attractivité (attirer avant tout des personnes) glisse comme un savon mouillé : est-ce l’affirmation de la compétitivité, auquel cas un salon de logistique qui valorise une excellence du territoire sera adéquat, est-ce le bien-vivre auquel cas un festival, mais aussi une activité de congrès dans le secteur médical et para-médical qui développe la santé sur territoire, constituent des arguments ou est-ce la coopération entre les territoires et à l’intérieur du territoire qui s’appuie sur une multiplication de réseaux auquel cas une activité de rencontres tombe sous le sens (et sans doute de plus en plus dans le contexte du défi écologique qui exige de connaître et de travailler les liens). En 2009 (après tout pas si loin), le premier rapport en France rapport Augier au Président de la République, était publié pour promouvoir le rôle des grands évènements dans le rayonnement de la France, un des points de départ qui mènera aux JO 2024. Nous pouvons donc suivre cette idée : un évènement comme la manifestation d’un territoire.

Et les études et arguments sur les retombées économiques d’une activité d’évènements, grands, petits, tous types, se multiplient : retombées pour les acteurs et prestataires du tourisme et de l’évènement de la destination, structuration de filières ou d’activité économique, scientifique et technique, culturelle. Il faut rappeler combien l’activité « évènementielle » constitue un mixte public-privé, avec d’importants investissements de la puissance publique (équipements, infrastructures de transport, d’énergie et de numérique, organisation, exploitation, participation, politique d’attractivité…)

Mais il faudrait aller plus loin : l’historien Fernand Braudel définissait les foires médiévales comme des « villes éphémères ». Les évènements construisent la ville, bien sûr via les équipements (dont les projets sont souvent leviers du développement urbain, avec les réflexions des meilleures architectes), ils participent aussi à la création de l’espace public et du temps public. Ils sont aussi des manières d’habiter les territoires ruraux ou de créer des liens entre le rural et l’urbain : prenons toute l’histoire des foires et marchés du pourtour méditerranéen antique au monde entier et ses routes si nombreuses de participants d’un territoire à l’autre. Il faudrait pouvoir tracer toute la géographie des mobilités de participants à tous les types de manifestations dans le monde : un énorme « web » de personnes, corps et âmes, à travers la planète.

Le Festival est DE Cannes, les Eurockéennes DE Belfort, le Tour DE France, la Foire DE Hanovre, sans compte tel Stadium DE Las Vegas, Palais des Congrès DE Paris, quand ce n’est pas la Ville elle-même, la Braderie DE Lille, qui devient le lieu même de la manifestation. L’activité des manifestations est territorialisée, elle est une manière de dire ce qu’est un territoire, là où quelque chose se passe et non pas une étendue avec des frontières. Et ce quelque chose a une intensité proportionnelle au nombre de personnes en relation et à leurs échanges. Un évènement organisé est une intensité du territoire, un degré de température humaine. Votre territoire est-il chaud ou froid ? Et cette intensité dépend de désir de personnes et d’organismes de construire quelque chose ensemble parce qu’il y a une culture artistique, parce qu’un laboratoire de recherche dans votre université est à la pointe dans son domaine, parce qu’un pôle de compétitivité est implanté.

Peuvent aussi naître des contradictions et des conflits, un évènement sauvage et illégal surgit sur un territoire, qui va réunir des milliers de personnes sur une zone qui apparaissait une zone vague, apparemment « non-territoire », sans compter qu’elle était bien le territoire pour d’autres : des agriculteurs, des habitants, les pouvoirs publics. Les foires étaient des « zones franches » fiscales, les évènements portent aussi en eux une dimension de transgression, d’inversion de valeur, de contre-espace. Il existe donc un questionnement possible du territoire par les évènements. Et en même temps, ne s’organise pas un évènement en dehors de règles de sécurité, du droit. Une manifestation est un mixte de frontière dépassée et d’institution. C’est ce déséquilibre tenu qui fait une part de la force des évènements et leur rôle pour un territoire. Il met du temps dans l’espace et le temps a ses folies, son éternité parfois, ses naissances et ses morts. Un grand producteur de festival m’a dit un jour qu’il fallait voir l’implantation d’un festival (et donc l’investissement nécessaire) dans une ville comme la construction d’une cathédrale. Un évènement (avec ses cycles) devient un monument, sur le long terme. Une chose est sûre, il y faut une part de croyance, de rêve et d’ambition, d’une communauté de personnes désirantes, en chair et en os, bien vivantes. Et la fierté pour son territoire, sa culture et ses activités, et le désir de participer à son développement pour ses habitants et pour ses hôtes peuvent en dessiner un des principaux motifs.

Quelles innovations (immersif, hybridation, durabilité...) tendent aujourd'hui à transformer les évènements ? Quels outils nous recommanderiez-vous pour rester toujours en veille ?

Inversons d’abord la question. En quoi les évènements contribuent à l’innovation ? L’innovation est l’imitation et la propagation d’idées, de pratiques, de manière de vivre nouvelles dans un milieu ou une société. Les évènements forment des espaces-temps de production d’imitation sociale, des dernières technologies à un mouvement de musique pop ou une révolution sociale. Disons que depuis le 19ème siècle, les expositions universelles, les salons, et les congrès ont permis l’apparition d’innovation dans l’ensemble des registres scientifiques, techniques et industriels, outre les diffusions des idées et des modes dans les domaines des arts et de la culture, du social ou du politique. Prenons par exemple aujourd’hui le rôle de grandes conférences de l’IA comme l’ICML (International Conférence on Machine Learning) ou le congrès de l’Association for Computing Machinery qui délivre le Prix Turing : avant de dire que l’IA modifie la production des évènements, il est important de dire que les évènements contribuent à la naissance des nouvelles technologies, la structuration des marchés, à l’identification des acteurs. Pas d’IA sans évènement. On pourrait même dire que le mode de l’exposition des technologies dans les salons est une manière les mettre en scène hors de leur chaine de production, de les « déchaîner » et les laisser apparaître dans un autre mode d’existence, liée à la création d’une culture technique, à leur articulation avec une société.

Si on revient à l’innovation dans les évènements, elle vient d’abord des prestataires et des équipements (Parc des expos, Arénas, Stadium, Centres de congrès…), là où il y a de la technologie. Ce sont les prestataires qui vont être à la pointe des nouvelles technologies immersives audiovisuelles par exemple, idem en informatique, sur les ERP par exemple, ou sur des nouveaux mécanismes de montage de chapiteaux… Et la construction ou la rénovation de nouveaux équipements apportera des innovations en termes d’amplitude d’espace sans poteaux et de modularité, d’expérience de visite, de qualité sonore, de qualité environnementale, de gestion du bâtiment, de connectivité…L’hybridation doit être relativisée dans la mesure où nous savons après le COVID que les rencontres en présentiel restent très largement premières. Sur la durabilité, il faudrait faire une distinction entre l’amélioration du process RSE de la production d’évènements et le rôle des évènements eux-mêmes dans la diffusion de normes et valeurs RSE dans les filières et les territoires. Le deuxième volet est parfois oublié, mais c’est le plus important, les évènements sont des « technologies » en tant que telles pour chercher et trouver des solutions collectives aux problèmes complexes (exemple des COP).

Il existe une évolution des formats d’évènements : mais est-ce de l’innovation ? Il s’agit souvent d’une porosité entre exposition, conférence, festival, une certaine modularité des formes de rencontres plus qu’autre chose. En revanche, il faudrait distinguer l’innovation de la création qui a lieu dans une scénographie, l’organisation de rencontres, des modes de narration. La création, ça compte autant que l’innovation !

La meilleure manière de rester en veille : d’abord rencontrer les prestataires, connaître les métiers, s’intéresser aux équipements et à leur architecture.

Au-delà de votre rôle d'ambassadeur, vous êtes également enseignant associé au sein d'INNTO Gustave Eiffel. Quelles sont selon vous les compétences indispensables à développer en évènementiel ? Dans ce secteur concurrentiel, comment un étudiant/jeune diplômé peut-il se démarquer ? Quels sont les must-have à développer au sein des formations et quels sujets aimeriez-vous défendre au sein du réseau ?

Il faudrait d’abord dire que l’Université rend ses formations accessibles à tous, à des coûts d’inscription limités, avec à la fois des enseignants-chercheurs et des enseignants issus du monde professionnel, avec des formats de cours en grande partie de petite taille, surtout en Master, qui laissent de larges possibilités de travail en ateliers, par projets et avec un certain niveau d’interaction personnelle entre étudiants et avec l’enseignant. Ajoutons que les diplômes sont reconnus dans l’ensemble des universités à l’international. Dernier élément de préambule : la France, mieux vaut le répéter, est un pays leader à la fois dans le tourisme et dans l’activité d’organisation et d’accueil d’évènements (foires, salons, congrès, festival, compétitions sportives…).

Pendant très longtemps, il n’existait pas de formation spécifique pour travailler dans cette activité d’évènements, et donc une grande partie des professionnels y entraient par hasard et rencontres, avec des profils très variés. Faut-il des standards de compétences ? L’activité est si multiple, entre les types de métiers (organisateurs, prestataires, gestionnaire de sites), les formats avec leur propre culture (salon, congrès, festival, …), les filières (industrie, agriculture, services, culture, sciences et techniques…) et enfin les territoires : difficile de se caler sur un modèle qu’il faudrait reproduire. Disons sûrement qu’il faut un goût, une histoire : par exemple une jeune athlète de handball qui veut s’investir dans l’organisation d’évènement sportif, un musicien qui veut se lancer dans la création de festival,…On retrouve facilement dans cette profession une passion de son métier (dans leur diversité), un sens du service et du travail bien fait, une envie de transmettre et un plaisir à travailler en collectif, un sens de l’hospitalité, sûrement. Mais on peut être aussi bien un rationaliste patenté, qu’un exubérant très expressif, un maître de la diplomatie qu’une fonceuse. Ce serait dommage de mettre des barrières.

Une étudiante, un étudiant se démarquent par son désir, la curiosité pour le domaine dans lequel elle/il postule. C’est une base : un élan vital. Et je dirais aujourd’hui que si on va jusqu’à faire un master, il faut en profiter pour développer une vision large et stratégique du domaine dans lequel on veut travailler (métier, activité ou marché, format, territoire). Certes les métiers de l’évènement sont souvent d’abord opérationnels, mais ils ont à voir avec ce qui construit une société, ce qui développe les sciences et la culture ou une industrie, participent à la vie de la Cité sur la base d’interactions personnelles avec des acteurs souvent experts dans leur domaine, qui ont une intelligence de leur enjeu, avec des niveaux d’investissements qui peuvent être très importants et avec quand même l’idée qu’un évènement, quel qu’il soit, doit permettre de passer les frontières de l’ordinaire. Un évènement est une histoire d’intelligence d’une manière ou d’une autre, donc il faut profiter de l’université pour enrichir ses pratiques d’une culture plus large, disons cultiver une certaine vivacité d’esprit, qui peut aussi se manifester dans sa capacité de travailler en équipe et avec des personnes d’expertises et de milieux très variés aussi bien techniques, scientifiques, artistiques, industriels ou politiques. Au-delà de tous les logiciels métiers du monde pour qu’une manifestation se tienne et ait de la tenue, il faut savoir se parler, avec une bonne base d’honnêteté et de sérieux.

Ajoutons qu’il n’y a jamais eu autant d’évènements en tous genres dans l’histoire des hommes qu’aujourd’hui : et les évènements sont particulièrement contemporains à notre époque du numérique et de l’IA (« markets are conversations », les réseaux, les formes d’intelligence collective, l’économie des plateformes). Ils constituent aussi un contrepoint critique possible aux transformations de notre société : ils peuvent participer à la construction de la confiance entre les personnes à une époque du « fake », ils sont aussi des plateformes territorialisées contre des géants d’échelle planétaire. Les étudiants auront toujours intérêt à développer leur capacité de penser et de juger, d’être indépendant d’esprit et de se tenir à une honnêteté de la parole : bien sûr les évènements peuvent parfois servir la propagande la plus malsaine, mais ils peuvent aussi servir à construire une économie et une société plus libre.

Enfin les étudiants ne doivent pas se gêner pour être ambitieux et se dire qu’ils auront possiblement dans quelques années – voire même toute de suite pour les créateurs d’entreprise – des fonctions de direction. L’Université est un tremplin et un temps un peu ravi de l’existence : que les étudiants se donnent le plus possible le droit et le plaisir d’apprendre et de comprendre, cela leur servira toute leur vie.

Marc Halpert

Ambassadeur INNTO France
Marc Halpert a commencé sa carrière dans le marketing des industries cosmétique et pharmaceutique et il travaille dans le secteur de l’évènement, de l’attractivité et du tourisme, à des postes de direction (générale, marketing, commerciale, communication) depuis plus de 25 ans, à la fois dans le secteur privé et dans le secteur public, dans l’organisation de foires, salons, congrès et festival et dans la gestion d’équipements (parc des expositions, centres de congrès, stade, centre de culture scientifique et technique, domaine patrimonial). Il s’est intéressé à l’articulation entre le monde des salons et congrès et celui de la recherche et de l’innovation et a publié pendant un temps une revue sur le sujet. Il est enseignant associé à l’Université Gustave Eiffel en Master 2 sur les métiers de l’évènement à Serris en Seine-et-Marne (RER A station Val d’Europe). Il est diplômé de l’EMLyon, d’un Master 2 de Philosophie et d’un Doctorat en sciences de gestion.
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